mercredi 29 août 2018

Chapitre 13 à 15 (en cours)


Chapitre 13


Ils entrent un par un dans la pièce dans un silence de plomb. Je suis le dernier. J’y vais très lentement, anticipant la douleur ou la pression qui n’arrive pas. Mon cœur bat à mes oreilles avec une force peu commune. J’ai peur. Oui, j’ai peur. C’est quand même un comble car je devrais être ravi qu’un Ange vienne sur Terre. Je suis du côté des gentils, normalement. Je passe enfin la porte, les yeux sur le sol. Je ne sais pas si c’est une bonne idée car il est recouvert de sang. Tellement que les chaussures de mes collègues en sont recouvertes. Et surtout ; il n’est pas sec. Le bruit de pas est écœurant. Lentement je lève les yeux vers eux. Leur visage est pâle. Leurs yeux sont agrandis par ce qu’ils voient. Un grésillement persistant me fait lever la tête. Le néon de la pièce est lui-même taché de sang et ce dernier cuit sur l’ampoule brûlante. Enfin, je tourne mes yeux vers le mur de gauche. Il est recouvert d’inscriptions comme sur les photos mais la comparaison n’est pas la même avec un écran de téléphone d’à peine cinq pouces. Combien a-t-il fallut de litre de sang pour écrire tout ce charabia ? Combien de litre et combien de temps ? Aucun bruit, aucun mouvement autre que notre tête lorsque nous examinons les quatre murs et le plafond. Tout est recouvert de sang. Il semble vivant, ou tout du moins en mouvement. Les goutes s’écrasent au sol silencieusement.
Maddie est la première à se ressaisir.
— Ok, c’est impressionnant mais on a vu pire, non ?
Elle nous regarde chacun notre tour et, devant nos mines contrites, soupire.
— Bon, peut-être pas pire… mais dans le même genre. Alors, vous avez peur de vous salir ?
Maddie fait semblant de remonter ses manches en se tournant vers Frère Thomas.
— Par quoi on commence ?
Le prêtre secoue la tête.
— C’est tellement…tellement…
Je fronce les sourcils. Même si je comprends la fascination de Thomas pour ces inscriptions, il n’est pas question de laisser cela comme un lieu de pèlerinage. Croisant mon regard, Betsy et Becky fouillent dans leur sac. L’une en sort une fiole d’eau bénite alors que l’autre en extrait une branche d’olivier. Dès que les premiers mots de leur prière quittent leurs lèvres, le sang coule plus vite sans pour autant effacer les inscriptions. Bien au contraire, elles ont l’air de se multiplier. Silas les oblige à se taire.
— Ça ne sert à rien de prier Dieu pour effacer des inscriptions divines. Au contraire, cela multiplie les choses.
— Je ne pense pas que de l’eau suffise à les effacer non plus.
— Becky a raison, c’est inutile.
Les deux sœurs hochent la tête. Thomas quant à lui est en train de prendre un millier de photos pour ne rien rater.
— C’est un phénomène extraordinaire !
Je glousse.
— Encore heureux ! Je me vois mal vivre dans ce genre d’univers quotidiennement.
— Mais Nicholas, tu te rends compte ! C’est…
Je lui coupe la parole.
— C’est un hôpital psychiatrique et même si l’aide de Dieu peut être utile, ce n’est pas une église ! J’ai été payé pour nettoyer, et c’est ce que je compte faire.
Je regarde mes collègues. Le manque de mouvement est perturbent. Ils ont l’air absent ou alors trop concentré pour faire quoique ce soit. Je me mordille la joue. Est-ce la présence divine ressentie qui ralentit leur esprit ? Est-ce que c’est la présence de Murmur qui fait que je suis moins affecté que les autres ? En tous cas, je sens que c’est à moi d’agir. Vu que les prières et autres ne fonctionnent pas, il est clair qu’il faut utiliser l’autre méthode. Je sors d’une de mes poches, un flacon de soufre et de l’eau de mer. Je sens le regard d’Alistair sur moi. Lorsqu’il a compris ce que je fais, il m’imite. Lui se munie d’un crucifix qu’il renverse et d’une rose fanée. Les uns après les autres, ils sortent de leur poche ou de leur sac les différents artefacts pour combattre le Bien. À qui la patte de poulet, le pentacle, les poils de bouc… Thomas secoue de plus en plus la tête. Silas soupire.
— Sortez d’ici, mon père. Cela va vous faire du mal.
Thomas rebrousse chemin à contre cœur tandis qu’un sentiments mêlé de soulagement et de négation se partage son visage expressif. Je lui souris.
— Essaie de parler avec la possédée.
Juste avant de refermer la porte il me rend mon sourire mais de façon plutôt triste. Je ferme les yeux avant qu’il ne réponde.
— Je sais… mais chacun son métier. Loïc accompagne-le.
La porte se referme sur le prêtre et mon jeune alors que je resserre mes doigts sur mes armes.
— Qui connaît le « Notre Père » à l’envers ?
— Je pencherais plus pour un cantique de Messe Noire.
La voix de Silas gronde alors qu’il prononce les premiers mots. Maddie dénude son torse, ôtant son soutient gorge et offre à notre vue ses seins ronds et légèrement tombant. La réaction ne se fait pas attendre. Le sang grésille comme s’il bouillait, libérant une odeur plus qu’écœurante et une fumée jaunâtre. Becky ouvre la fenêtre en grand. Une nuée de corbeaux obscurcie le ciel lors de leur bruyant passage.  La voix de Silas accompagnée de la mienne et celle d’Alistair prend de la force. Les filles s’occupent d’asperger les murs des divers produits. Le grésillement du sang s’amplifie dans les aigües, donnant l’impression d’un hurlement tel le sifflement d’une têtière laisser sur le feu. Un nuage épais flotte au dessus du sol, au niveau de nos genoux. Notre vue est bouchée tandis que nos yeux larmoient. Nous toussons tour à tour sans pour autant que la supplique de la Messe Noire ne s’éteigne. Puis un coup de vent magistral traverse la pièce. L’air se purifie tandis que le nuage s’égare par la fenêtre ouverte. Nous mettons quelques instants pour nous remettre. Au mur le sang est désormais sec et s’effrite au moindre souffle d’air.
— Bon, il ne reste plus qu’à tout nettoyer…
Un à un nous sortons de la pièce. Je crois que tout le monde se sent soulager. La présence de l’une ou l’autre des parties, surtout à ce niveau est toujours difficile à gérer. Nous avons plus l’habitude des ondes des Démons que celles des Anges. Cette dernière est écrasante. Silas regarde sa montre.
— Nous y avons passé plus d’une heure et demi… c’est moi où cela me semblait bien plus cours à l’intérieur ?
Betsy et Becky hochent la tête tandis que Maddie se réajuste. Alistair se frotte les yeux. Ils sont rouges.
— Ça ne m’étonne qu’à peine. J’ai mal partout. Tu crois qu’ils fournissent le café ?
Maddie gémis
— Dire qu’il faudra faire la même chose dans l’autre pièce…
Je vois Thomas approché d’un pas vif. Sans un regard pour les autres, il s’adresse à moi plutôt sèchement.
— Viens. Elle veut te parler.
Je cligne des yeux avec étonnement. Qu’est ce qu’il s’est passé dans la chambre pour qu’il réagisse de cette façon ? Alistair me pose la main sur l’épaule.
— On s’occupe du reste.
— Merci.
Je lui tends mon sac de travail puis emboîte le pas à Thomas qui est déjà à quelques pas de moi. Je le rattrape. On passe le cordon, je le suis ensuite à travers quelques couloirs.
— Thomas… Thomas !
Je le stoppe, une main sur l’épaule. Les couloirs sont déserts autour de nous. Il me fait face, le visage fermé. Je fronce les sourcils
— Qu’est ce qu’il se passe ?
Il se dégage vivement. Je ne bouge pas.
— J’aimerai comprendre, Thomas.
Thomas m’agrippe le revers de ma combinaison, comme s’il allait me frapper. Je vois les muscles de son cou tendu alors que son visage se crispe de rage. Mais qu’est-ce qu’il lui prend ? J’entends au fond de moi Murmur grogner de douleur tandis que Thomas approche son visage du mien, le regard fou. Le prêtre n’est pas lui-même, j’ai même l’impression qu’il brille… ce qui signifie qu’une chose, le Séraphin change de véhicule. Hors de question qu’il touche à mon prêtre ! C’est à mon tour de lui poser le pouce sur le front et fait appel à la force du démon en moi. Le choc est électrique, autant pour moi que pour Thomas. Sa tête part en arrière tandis que mon bras s’engourdit jusqu’au coude. La lumière reflux vers la pièce où se trouve la possédée que j’entends hurler jusqu’ici. Thomas est affalé contre le mur et sa respiration est aussi rauque que la mienne. On est sonné. Je reprends plus vite contenance tandis que j’entends Murmur grogner au fond de moi. Il me parle en sourdine. Les jurons qu’il profère sont très colorés et cela me fait rire. C’est mon rire qui fait cligner des yeux à Thomas. Il se redresse en secouant la tête.
— Je…
— Laisse tomber, Thomas, ce n’était pas vraiment toi.
— C’était si…
Je lui pose la main sur l’épaule, cherchant ses yeux. J’y lis un mélange de béatitude et de peur. Je lui saisis le menton pour fixer mes yeux dans les siens. Le moment dure jusqu’à ce que je retrouve la maitrise que je lui connais au fond de ses pupilles. Je sais qu’il est risqué pour moi de regarder ces yeux-là… et pas seulement à cause de la présence de Murmur. Il finit par se détourner. Je sens mon démon se gargarisé de cette réaction. Je le repousse au tréfonds de moi. La nuque de Thomas est rougie et c’est à elle que je m’adresse.
— Comment tu te sens ? Prêt à y retourner ou j’appelle quelqu’un d’autre ?
Il me jette un coup d’œil.
— Ça ira.
On échange un sourire puis reprenons notre progression. Elle n’est pas longue. Nous arrivons devant la porte où se trouve l’Ange. Je vois Thomas hésiter alors pour lui épargner un embarras supplémentaire, c’est moi qui ouvre la porte. Je ne sais pas à quoi je m’attendais… à rien, je suppose. Portant je plisse les yeux en sifflant de douleur. Il me faut une grosse dose de courage pour avancer. Je sens Murmur qui se statufie puis se terre au plus profond de mon esprit. Mes yeux pleurent devant la lumière émise par la femme. Je l’entends ricaner et il me faut un moment pour réaliser que le rire est autant à l’intérieur de moi qu’à l’extérieur. Enfin la lumière se tamise et j’ose ouvrir les paupières. Elle est assise dans un fauteuil roulant, les deux bras plâtrés, maintenus en l’air par un système de courroies et de câbles. Elle n’a rien de particulier : un visage rond, plutôt boulotte, elle ne doit pas dépasser le mètre soixante. Ces cheveux châtains sont figés en épis brun roux et vu l’odeur, cela doit être du sang. Elle est sale. Trois jours qu’elle est ici sans aucun soin. La puanteur qui se dégage d’elle le prouve. Je vois Thomas dans le miroir de la pièce. Il est derrière moi, figé dans un sourire extatique de pure adoration. Puis enfin, je note ce qui aurait sauter aux yeux de toutes les femmes. Elle est enceinte. Ronde comme une barrique. Le ventre distendu. Je plisse les yeux alors qu’elle bouge. Non… ce n’est pas ça. Un grognement m’échappe. C’est plus tordu que ça. La femme qui est devant moi, l’humaine, est tout à fait quelconque, comme je l’ai décrite… mais l’Ange d’en dessous, lui est merveilleux et c’est lui qui est gestant… J’entends Murmur ricaner à son tour. Je ne suis pas sortie de l’auberge ! L’ange me toise, j’hausse les épaules. Je fais un pas en arrière lorsque je reçois en plein poitrail, ce que je pourrais qualifier de « vent mystique ». Thomas tombe à genoux en priant en silence. Je lève un sourcil vers l’Ange. S’il veut jouer à celui qui pisse le plus loin, il est mal tombé. Je croise les bras bien campé sur mes jambes. Un cri affreux autant audible que mental s’échappe à la fois de la femme folle et de l’Ange qui la possède. La femme s’agite en hurlant et bavant sur son fauteuil roulant alors que je vois l’Ange de tordre de douleur. L’être à l’intérieur de son ventre se meut, créant des creux et des vagues. Du sang s’écoule entre les cuisses de la femme.
— Bon Sang !
Ça m’électrise ! Elle, il accouche ! Enfin je ne sais pas lequel mais le bébé, s’il s’agit bien d’un bébé, arrive. Alors là, c’est la panique à bord ! Je n’ai jamais été confronté à cela ! Un millier de questions explosent sous mon crâne. Je jette un œil à Thomas, j’ai un peu besoin de lui mais il est dans une sorte de transe. Je sens Murmur exulter. Il tente de le cacher mais il est tellement fébrile d’impatience ! Ça craint ! Je n’ai qu’une pensée : Rosy. Sauf que la sorcière n’est pas là.
— Loïc ! Loïc, bon sang, tu es où ?
J’ai perdu mon jeune. Je l’avais envoyé avec Thomas et là je me rends compte qu’il n’est pas dans la pièce. La démente continue à hurler à la mort. Murmur éclate de rire, un rire tellement puissant que je ris comme un fou. Le son est jubilatoire. Si le démon trouve la situation passionnante, je me dis que j’ai de quoi paniquer. Je prends une grande inspiration pour tenter de calmer mon cœur qui s’emballe. Il me faut un coup de main, et vite ! Je tombe à genoux devant Thomas. Il ne me voit pas, trop pris dans sa communion avec son dieu. Je lui saisit le visage, ses yeux sont dans le vague et ses pupilles réduites à deux pointes d’épingle.
— Thomas, Thomas !
Je le secoue mais rien n’y fait. La cinglée tape des pieds comme une damnée en hurlant « Du sang ! Du sang ! » sans interruption. Je n’ose regarder. La voix de l’Ange résonne dans ma tête en une mélopée terrifiée « Non, non, non… » au contraire de Murmur qui encourage la naissance. Autant dire que c’est assourdissant. J’ai envie de me prendre la tête entre les mains et de crier jusqu’à ce que le silence se fasse.
D’un coup, la pression de l’air est écrasante. Je me retrouve allongé sur Frère Thomas, le souffle coupé, sans pouvoir ne serait-ce que bouger un orteil. Je sens le souffle rapide de Thomas sur ma joue et ses cheveux caressés mon front tandis qu’il tente de se libérer. Je ne peux même pas avaler ma salive. Contrairement à d’habitude, je n’ai pas froid. J’ai l’impression qu’un vent brûlant me crame la peau. Je crois même sentir les poils de mon nez roussir. L’odeur de soufre est fétide. Une présence nous a rejoints dans la pièce. L’Ange hurle à mort dans ma tête. La folle, quant à elle, éructe des sons sans logique. Des bruits écœurants résonnent derrière moi : peau qu’on déchire, os qu’on broient, écoulement visqueux des viscères… l’ozone et le soufre, plus que les bruits, me donnent envie de vomir. L’Ange se tait brusquement alors que la boucherie derrière moi, progresse. Puis un vagissement de nouveau-né et enfin, plus rien. La pression disparait. Je peux enfin bouger. Thomas gigote sous moi, il tente de se dégager. Avant de le libéré, je ferme les yeux et prends une large inspiration. Son odeur envahis mes narines, chassant les pestilences des dernières minutes. Cela me sert également à m’encrer dans la réalité et affronté l’horreur que je n’ose imaginer derrière moi.
— Nicholas, bouge !
J’obéis au frère Thomas, me roulant sur le côté. Je retarde encore le moment de regarder le carnage en face. Thomas se redresse sans voix. Il est pâle, ses lèvres pincées dans un pli d’amertume et de rage. Je vois sa mâchoire se serrer de colère. Je me retourne. Il me faut quelques instant pour comprendre. La femme est morte. Elle a la tête reversée en arrière, la bouche et les yeux grands ouverts. Je cligne les yeux. Elle ne brille plus et il n’y a aucune trace de sang sur ou sous elle. Plus aucune trace de l’Ange. Murmur est silencieux. Je n’arrive pas à expliquer son mutisme. J’approche du cadavre pour en avoir le cœur net. Je ne trouve pas le pouls sur sa gorge tendue.
— Elle est bien morte.
Ma voix me fait presque sursauter. Le silence est tellement énorme après la cacophonie précédente ! La porte s’ouvre d’un coup violent. Là je sursaute vraiment en lâchant un petit cri fort peu courageux. Loïc arrive en haletant, le visage couvert de sueur suivi par Rosy. Jean rouge, chemisier en soie noire, elle s’avance telle la reine qu’elle est dans la pièce. Son nez se plisse sous l’odeur qui n’existe plus. Elle nous toise. Fronce les sourcils vers Thomas.
— Sortez de là.
Sa voix claque et avant que je comprenne réellement ce qui se passe, je me retrouve dans le couloir avec Loïc et Thomas. La porte est fermée par un vent magique. Thomas s’acharne sur la poignée avant de donné un coup de pied dedans.
— Maudite femme !
Il me fusille du regard.
— Que s’est-il passé ?
— Á partir de quand ?
— Comment ça, à partir de quand ? Qu’est-ce qu’elle fait là de toute façon, ce n’est pas ces affaires !
Thomas est incohérent dans ses propos, c’est la première fois que je le vois agir ainsi. Lui qui a toujours la maitrise de tout… Loïc me lance plusieurs regards timides. Il nous faut souffler. Tout cela n’est pas terminé. L’équipe arrive tandis que Thomas tourne comme un lion en cage, commençant ses phrases sans les finir.
— On a croiser Loïc et Rosy, qu’est-ce qui se passe ?
Maddie fronce les sourcils quand elle voit les réactions de Thomas.
— Qu’est-ce qu’il a ?
Thomas explose.
— Je vais bien ! Vous avez fini de me regarder comme une bête curieuse ? Je suis le seul à trouver anormal que la sorcière intervienne dans nos affaires ? De quel droit l’avez-vous mêlé à cela, Loïc ?
Thomas fait de grands gestes, s’approchant de mon jeune comme s’il allait le frapper. Je croise le regard d’Alistair et de Silas. Le grand barbu le ceinture entre ses bras dans une étreinte solide mais non dénudée de douceur.
— Aller mon Père, on rentre.
— Lâche-moi !
Le prêtre se débat. Becky et Betsy entoure Thomas et lui parle doucement. Le groupe se dirige tant bien que mal vers la sortie. Betsy me fait un signe d’encouragement. Alistair sourit.
— J’en connais un qui va avoir une sacrée gueule de bois.
Maddie éclate de rire.
— Sacrée, c’est le mot. J’en ai encore les poils tout hérissés. C’était quoi, Nicholas ?
Je regarde autour de moi. Le couloir est éclairé de néons. Des pas résonnent sur le dallage.
— Je vous raconterais après. Voilà le directeur.
Le petit homme se presse vers nous. Son front dégarni luit de sueur. Il triture sans s’en rendre compte le bas de sa cravate.
— Alors messieurs, dame ?
Je jette un œil vers la porte en soupirant.
— Elle est morte. Nous n’avons rien pu faire.
— Mais… mais…
Il se décompose à vue d’œil avant de se redresser.
— C’est inadmissible ! Madame Lopez est… allait très bien ! Où est votre supérieur ?
Je me retiens de lui enfoncer ses lunettes dans sa gorge. Sourit mon Nico, sourit.
— Écoutez, je suis d’accord avec vous. Ce qui s’est passé n’aurait jamais dû arriver mais c’est justement parce que ce n’était pas « naturel » que vous avez fait appel à nous. Le seul problème avec les trucs pas naturel c’est que ce n’est parfois pas gérable ou explicable. Elle est morte, nous n’avons rien pu faire.
Je commence à partir vers la sortie, faisant signe au groupe de me suivre. Rosy sort à ce moment avec un sourire gourmand. Elle se love contre moi.
— Je vous conseille de rapidement prévenir sa famille et de faire le nécessaire.
La voix chaude de la sorcière est comme du baume sur l’âme, même si je sais que c’est un de ses tours de passe-passe. Elle reprend et je sens son pouvoir ramper sur moi tandis qu’elle persuade l’homme que ses paroles sont la réalité.
— La pauvre a fait un AVC. Le reste n’est que tragique accident.
— AVC oui…
Le directeur semble sonné et ailleurs tandis qu’il reste devant la pièce, les yeux dans le vague. Je conclue.
— Vous recevrez d’ici la fin du mois mes honoraires pour le nettoyage des deux pièces. Merci d’avoir fait confiance à Flamel : extermination et Nettoyage. Bonne journée.
Nous nous dépêchons, sans courir, de quitter les lieux.

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Chapitre 14



Enfin chez moi. La journée fut des plus rudes entre l’enterrement et l’exorcisme particulier de cet après-midi. Murmur se tient silencieux. Je ne le sens presque plus au fond de ma tête. C’est à la fois reposant et inquiétant. J’aurais voulu lui parler, ou qu’il m’explique ce qui s’est passé mais il ne me répond pas. C’est comme Rosie. Elle est partie directement sans un mot ou un regard de plus. Me voilà donc seul, propre et chez moi. La nuit est tombée. Le ciel est encore sans nuage et l’air est toujours irrespirable. Les points de sutures de ma jambe tiennent le coup. Ceux de l’épaule aussi. J’ai mal partout. J’ai l’impression d’avoir la gueule de bois alors que je n’ai pas bu. Tous ces mélanges mystiques ne font pas bon ménage. En débardeur et bermuda je m’installe sur le petit bout de terrasse, une canette de bière à la main. La circulation de la ville, plus loin sur l’avenue est toujours audible. Le jappement d’un chien résonne sur les façades des maisons du quartier. Je bois une longue gorgée de bière fraîche mais ce n’est pas ce dont j’ai besoin. Je dois faire le point. Tout ce qui se passe en ce moment est tellement… trop ; qu’il doit bien y avoir un sens. La canette est écrasée puis atterrie après une belle parabole dans la poubelle. Je fouille un instant mon salon pour trouver un bloc-notes et un stylo qui fonctionne. Maintenant je mets tout à plat. J’ai repris mon taff d’Exécuteur il y a à peine quelques jours et c’est déjà la fin du monde. Voilà comment se présente ma liste :
·        J’ai Murmur dans le crâne depuis cinq ans.
o   Il ne s’est réveillé que maintenant.
o   Je peux voir les anges (ils brillent)
o   Je ne peux plus m’approcher des lieux saints ou des reliques.
o   Je fais des rêves qui ne sont pas les miens
·        Becky a un enfant Nephilim
o   Qui est le père et pourquoi ?
·        La graine de vie a failli être volée
o   Faire des recherches (à quoi sert-elle ? pour qui est-elle ?)
·        Le côté démoniaque fait un forcing sévère
o   Zoo
o   La folie au parc
o   Hôpital psychiatrique.
§  Que se passe-t-il du côté des Enfers ?
·        Les anges aussi
o   Hôpital psychiatrique
§  Est-ce simplement en réponse aux attaques démoniaques ou y a-t-il un plan derrière ?
·        Où est le bébé du Séraphin ?
o   Qui était la présence ? (Mauvaise !!)
o   Pourquoi a-t-il été conçu ?
·        Rosie est-elle au courant ?
Je me relis. Je sens qu’elle n’est pas complète mais c’est un bon début. Une pensée incongrue me traverse : Il ne manquerait plus qu’un monstre fasse « Ah grou-groum » et je me croirais dans un épisode de Scooby-doo. Il ne me reste plus qu’à plancher là-dessus pour comprendre où tout cela nous mène. Assit sur mon vieux canapé défoncé je me gratte le front avec le stylo mais je grogne de douleur… je l’avais oublier cet hématome-là. Je tente d’interpeller Murmur mais rien de rien. Juste un chatouillis dans le font de mon crâne. Je sens la fatigue imprégner tous mes muscles ainsi qu’une lassitude énorme. Mes yeux se ferment tout seuls et je me sens glisser mollement sur le canapé. Happé par le sommeil je tourbillonne jusqu’à arriver dans…
… une grande pièce. C’est très réaliste, il y a même une légère odeur d’encens qui flotte, couvrant à peine une odeur plus forte non identifiée mais aimée. Un bruit d’eau attire mon regard et, à travers une vitre, j’aperçois un jardin luxuriant ainsi qu’une fontaine où une statue de nymphe dégueule une eau verdâtre. Cela me fait sourire. Je regarde la pièce en elle-même. Elle est en polygone. Une sorte de chambre à coucher-véranda, c’est ce qui me vient en premier à l’esprit. Aucun mur de plein. Des vitres, des vitres des vitres… et une porte qui donne sur le seul accès à la pièce. Même les commodités sont dans la pièce, cachés par un paravent. Une baignoire dans un angles, forgée et montée sur des pattes de poulet en bronze. Il y a également un lit en fouillis dénotant une activité récente. Une bibliothèque qui déborde de livres, un vieux gramophone sur un guéridon, un bureau recouvert de papiers et un encrier avec une magnifique plume de coq. Plusieurs pots sont emplis de plantes plus ou moins vertes mais le plus souvent fanés comme les bouquets qui s’entassent dans un coin. Aucune fenêtre, juste des vitres et à l’extérieur de la verdure tellement épaisse qu’on se croirai au crépuscule. Des arbres feuillus, des buissons laissés à l’abandon qui ont pousser de façon anarchique, un sol recouvert d’herbes folles et de graviers noirs. Le jardin a dû être beau en son temps… Je soupire. J’entends un bruit derrière mon dos. Je me retourne, il est nu. Il est beau. Et, au fond de moi, je sais qu’il est à moi. Un corps de rêve avec des courbes plus que des angles. Des yeux tellement chauds qu’ils luisent entre brun et rouge. Des lèvres gourmandes qui savent donner mille délices et surtout de longs cheveux rouges qui lui tombes sur les reins. Qu’il est beau ! Quelque chose me gêne néanmoins, tout me semble déjà jouer. C’est faux. J’ai peur. Il s’avance, m’embrasse… L’odeur de sa peau m’envahis. Je ne bouge pas.  Sa langue s’infiltre entre mes lèvres tandis qu’il se presse contre moi. Ses mains sont sur mon torse et c’est là que je m’aperçois que je suis nu. Il m’embrasse le menton, puis le cou qu’il redessine de légères morsures. Ses mains me prennent la taille tandis que sa bouche descend sur mon torse, puis le ventre. Il se trouve à genou devant moi, je le regarde. Il sourit, mutin. Son sexe se dresse entre ses cuisses tandis qu’il fait couler ses cheveux sur le côté de sa tête. Il se penche. Me regarde en souriant. Ouvre la bouche, sort la langue, touche mon gland, puis embrasse. Sa bouche s’ouvre dans un rouge profond et il avale mon sexe qui pulse de plaisir. Ses mains s’accrochent à mes hanches tandis qu’il me suce. Elles se crispent sur ma peau, englobent mes fesses, les caressent. Son index se faufile entre les lobes, puis il m’envahit. Mon sexe disparait dans sa gorge tandis que son doigt s’enfonce en moi. Je ne veux pas le quitter des yeux. Je repousse ses cheveux qui me cachent la vue, cherche ses prunelles. Elles me parlent. Elles sont impatientes. Je le repousse, j’ai envie de lui. Sur les fesses, il me regarde en écartant ses cuisses largement. Il se masturbe devant moi. Ça m’excite. Je veux le prendre. Je fonds sur lui, l’obligeant à se retourner, ce qu’il fait avec empressement. J’ai une vue magnifique sur ce dos doré, zébrés de fils d’or, traces anciennes qui m’excite tant je pense à la douleur qu’il a reçue. Ses fesses si belles, si tendres en forme de cœur inversé. Si seulement je pouvais… si je pouvais m’y perdre pour toujours ! Elles sont là, à portée de mes doigts, de mon corps, elles sont là mais interdites. Elles sont mortelles pour tout autre intrusion que celle du Maître. Il se retourne, ses yeux m’appellent. Sa bouche est entrouverte, il halète tandis qu’il se masturbe dos à moi. Ses cheveux caressent la peau dorée, frôlent les fessent tant désirées. Je me caresse aussi entre envie, rage et impuissance. Je le veux, je le veux tellement ! Ma jouissance est douloureuse, mon plaisir s’écrase sur le dos aimé. Il grésille et s’évapore dans une fumée blanche dont l’odeur est celle reconnue plus tôt. J’entends un long sanglot déchiré sa poitrine tandis que lui aussi jouie. Je sais que je ne peux pas le toucher dans les prochaines minutes mais qu’ensuite je pourrais le réconforter.
J’ouvre les yeux d’un coup. Mon cœur bat la chamade entre excitation et douleur. Je suis en sueur. Mon cerveau pulse… puis je me rends compte que quelqu’un frappe à ma porte. Je souffle un bon coup et me lève en titubant légèrement. Mes vêtements me collent, et pas seulement à cause de la transpiration. Je regarde machinalement l’heure au réveil posé sur une étagère de mon petit salon. Je cligne des yeux, il s’est passé plus de temps qu’un simple endormissement. On frappe encore et j’entends une voix qui m’appelle.
— Nicholas ? Nicholas !
J’ouvre la porte à Thomas qui me regarde de haut en bas.
— Dieu du ciel, tu es là. Tu as mauvaise mine.
J’ai un sourire de dérision.
— Merci aussi, Thomas.
Je le laisse entré en m’écartant. Il ne peut cacher une crispation de dégout devant l’odeur peu flatteuse qui plane dans mon salon. Je vais ouvrir la fenêtre même si je me doute que sans vent, cela ne va pas servir à grand-chose.
— Tu bois quelque chose ?
— Heu je…
Je me frotte la nuque en soupirant.
— Va t’assoir sous le porche, j’arrive.
Alors qu’il disparait par la porte du fond, je me dépêche de monter pour changer de sous-vêtements. Je fais ensuite un crochet par la cuisine pour prendre deux bières bien fraiches. Je retrouve Thomas assit sur l’unique chaise de ma minuscule terrasse. Je lui tends la cannette. Il me sourit, un peu crispé quand même. Je m’adosse contre le mur tandis que je décapsule ma canette. Elle mousse. La chaleur n’aide pas. Je regarde Thomas se lécher les doigts par réflexe pour enlever la mousse de la sienne. Nous buvons notre première gorgée en silence. Je ne sais pas pourquoi il est là, à boire sur ma terrasse alors que la nuit nous colle à la peau. Il est perdu dans ses pensées, le dos bien droit, les yeux au loin. Son profil se découpe entre ombre et lumière. Il soupire. Ses yeux couleur miel se tournent enfin vers moi.
— Nicholas je…
Il prend une grande inspiration.
— Je vais être franc avec toi : J’étais venu pour qu’on discute de la situation de tout à l’heure. Je ne sais pas si je suis encore en colère contre toi, ou contre moi. Si je veux te présenter mes excuses ou entendre les tiennes.
Il se masse le front de ses longs doigts.
— Je ne sais pas où j’en suis.
Je ferme un instant les yeux car je sens que cela ne va pas être de la tarte, cette histoire. Je fini la canette en trois ou quatre grosses gorgées et celle-ci atterrie près de sa sœur, dans la poubelle. Un coup d’œil au prêtre. Il a besoin de parler. Un autre petit coup d’œil circulaire pour évaluer l’endroit. Nous sommes derrière chez moi. Le minuscule jardin est vraiment laissé à l’abandon et de la mauvaise herbe grignote le mur en plâtre et brique dans le fond. Autour de nous, les murs de mes voisins. Enfin sur les trois côtés, seule la maison du fond est habitée par un vieux couple sans histoire. Je lui fais quand même un signe de la tête pour qu’on retourne à l’intérieur. Au temps pour la pénombre complice de moments intimes. La lumière crue de l’ampoule nu de mon petit salon nous fait sourciller. Je ferme la porte sans oublier de saupoudrer un peu de sel. Vieux réflexe. Thomas regarde autour de lui. Il est rarement venu chez moi et, entre nous, je ne prends pas soin de mon intérieur. Je le vois hésité. Il n’y a pas beaucoup de place. Soit le canapé défoncé, soit un tabouret. Il choisi le tabouret. Il avise ma liste lorsqu’il pose sa bière à peine entamée sur ma table basse. Il tend la main pour l’attraper, les sourcils froncés alors qu’il tente de déchiffrer mes pattes de mouches.
— Qu’est-ce que c’est ?
Je soustrais la liste de ses mains et ses yeux en le fourrant dans la poche de mon bermuda.
— Ça m’aide à penser. C’est un peu brouillon pour moi aussi.
Il s’oupire alors qu’il se réinstalle sur le tabouret branlant. Thomas se passe la main dans ses cheveux. Je vois bien qu’il ne sait pas par quel bout commencer.
— Nicholas, pourquoi n’as-tu pas laisser l’ange me prendre ? C’est ce que je souhaitais ! Je suis dévoué corps et âme au service de Notre Seigneur, cela aurait été un honneur pour moi.
— Et te perdre ? Ecoute Tommy, ce n’est pas à prendre à la légère. C’est la guerre dehors !
— Je le sais bien, j’y participe autant que toi. Tu ne m’aurais pas perdu, j’aurais été sublimé.
Je me pince les lèvres. Comment trouver les bons arguments ? Bon, je me lance.
— Tu ne comprends pas. Il y a nous, les humains. On est au milieu d’une guerre qui nous dépasse. Je ne vois pas pourquoi je devrais céder l’un des miens à un camp ou l’autre ?
— Qui es-tu pour décider à ma place ?
— Bon sang, Thomas ! Ecoute-moi, tu es quelqu’un de censé d’habitude.
— Tu ne sais pas ce que c’était d’être près de Lui ! c’était si beau, si chaud… si…
Mes mains claques sur la table en bois.
— Justement je sais !
Un silence de mort plane sur mon petit salon. Il est aussi immobile que moi. Est-ce ma colère qui brule en moi, ou celle de Murmur ? Je décolle lentement mes mains de la table, en me rasseyant très doucement. Je reprends. Ma voix est sourde.
— Penses-tu qu’il t’aurait laisser vivre ? Il t’aurait enfermé dans un coin de ta tête. Tu aurais vu, senti, toucher, manger, baiser…
— Nicholas !
J’insiste.
— Baiser ! Que crois-tu qu’il aurait fait ? C’est un soldat, comme toi, comme moi, comme ceux d’en face. Les anges descendus sur Terre, ceux qui conçoivent les Nephilims. Tu n’aurais pu rien faire ! Juste rester coincer au fond de toi, voir l’autre faire, dire, ou n’importe quoi, te voir faire et dire… sans avoir aucun pouvoir. Enfermer dans ta propre tête, ton propre corps.
Je frappe mon front avec mon index.
— Je sais de quoi je parle.
Je souris, histoire d’alléger l’atmosphère.
— Je ne laisserai pas un foutu Séraphin me piquer mon prêtre préféré.
Thomas ouvre la bouche pour répliquer mais la referme. Ses épaules s’affaissent dans un soupir.
— Je n’en sais rien, Nicholas…
Je m’approche du bord du canapé, assez près pour poser ma main sur une des siennes.
— Moi je sais. Tu es mieux ici, en étant toi. Nous avons besoin de toi.
Je la presse un instant. Il n’est toujours pas convaincu.
— C’était si puissant, si chaud. Je n’ai jamais été aussi serein.
Je la presse une autre fois un peu plus fort.
— Et tu ne le seras jamais plus. Car ce n’est pas d’origine humaine.
Je cherche ses yeux de miel.
— Hé Thomas !
Il me regarde enfin, ses pupilles un instant remplis d’une tristesse infinie, puis qui laisse place à sa chaleur habituelle. Le prêtre me sourit. J’ai envie de l’embrasser. Et cette fois c’est vraiment moi qui en éprouve le sentiment. Je me fais violence pour retirer ma main et m’éloigner sur ma partie de canapé. Il se penche. Mon cœur bat violement mais il prend juste sa bière. Le prêtre la soulève dans un petit salut.
— Merci.
Je ne sais pas si c’est pour le sermon, le sauvetage ou tout simplement pour la bière mais je n’en demanderais et en n’attendrais pas plus. Il boit tranquillement sa bière. Je vois sa pomme d’Adam se soulever en rythme, j’ai envie de la gouter. Je me lèche les lèvres et détourne le regard. Il faut que je quitte cette pièce.
— Une autre ?
Il me sourit.
— Ça ne serait pas raisonnable.
J’hausse les épaules sans le regarder.
— Promis, je n’irai pas cafter.
J’entends son rire qui me poursuit dans la petite cuisine. J’ouvre le frigo et l’air frai qui s’échappe en quelques nuages vite évaporés me fait du bien. Je ne sais pas si c’est le rêve plus qu’érotique qui me fait cet effet là mais merde. J’ai toujours eu un faible pour Thomas mais pas au point de passer outre ses vœux. Juste un petit crush, comme on dit. Même sa foi fait partie de cela. Fantasmer sur lui, oui. Á ce point, non. J’attrape les deux dernières cannettes. Demain je suis bon pour aller faire trois courses. Je soupire. Ça me semble tellement trivial ! Le monde part en morceau et je pense à ma liste de courses. Enfin je préfère penser à cela qu’à Thomas et ce que j’aimerais faire avec lui. Mo esprit s’égare en dessous de ma ceinture.
— Nicholas, tout va bien ?
Je lâche un cri de surprise et ma bière, qui m’écrase le pied. Je jure comme un charretier. Je retourne au salon en boitant. Je lui tends sa bière en espérant qu’il refuse et quitte ma maison. Au contraire, il l’accepte avec un sourire. Nos doigts se frôlent et rien que ça me donne le tournis. Il faut que je trouve un sujet de discussion. C’est lui qui me sauve la vie.
— Á ton tour, Nicholas. Dis-moi si je peux t’aider.
Il fait un geste vague vers mes hanches et d’un coup je visualise parfaitement la façon dont il pourrait m’aider. Après une bonne baffe mentale qui fait frémir de rire Murmur, je me concentre un peu plus. Je lui résume un peu tous les points de ma liste, mettant de côté ceux trop personnel.
— Il faudrait mettre tout le groupe sur le coup.
Je secoue la tête.
— Il n’y a qu’à moi que Rosy parle. Et j’ai accès au portail.
Il me regarde, incrédule.
— Tu… compte aller de l’autre côté ?
Je secoue la tête.
— Heu… non, Je ne crois pas que cela soit possible. Je demanderai à Rosy.
— Encore cette sorcière !
— Il faudra t’y faire, Thomas. Nous avons besoin d’elle et elle de nous. L’équilibre entre les trois plans semble plus que compromis.
— Ça, tu n’en sais rien.
— Exact, je ne sens dans mes tripes.
Je lui souris. Il reprend.
— Pour le bébé de Becky, tu es sûr ?
— Ouais. Il brille. J’ai remarqué cela depuis que Murmur s’est pointé. Je vois des gens qui brillent, des lieux aussi… je ressens du froid ou du chaud selon la nature de l’objet ou de l’être. Tu en sais plus sur le père ?
Thomas secoue la tête tandis qu’il fait tourner pensivement sa canette entre ses longs doigts.
— Non. Je sais qu’elle l’a rencontré pendant un gala de charité organiser par ses parents. Un bel homme selon sa sœur. Très riche aussi. Le Prince Charmant parfait. Une nuit d’amour au bon moment.
— Il n’est jamais revenu dans la vie des BB’s ?
— Pas que je sache. Il faudrait leur poser la question.
— Pourquoi un Séraphin ferait un bébé à une humaine sans venir le prendre après ? C’est interdit par Dieu, les enfants inter-espèce ou bien alors il y a un plan derrière ? Encore une question à poser à Rosy. Je crois que demain j’irai au Freak.
— Prends un autre exécuteur avec toi. De mon côté je vais faire des recherches sur la Graine de Vie et ce qu’elle peut faire. On verra pour parler aux BB’s le soir.
Je souris brièvement. On revient toujours à ça, l’action et là, je me sens mieux. Je me sens moi. Enfin jusqu’à ce que je sente Murmur se réveiller et jubiler.

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Chapitre 15


Autant dire que j’ai passé une nuit bien pourrie. Après avoir peaufiné nos différents plans, Thomas est parti. La tension sexuelle entre nous est bien présente…enfin surtout de mon côté. Une fois la porte de ma maison refermée sur le prêtre, j’ai tenté de discuter avec Murmur mais il m’a dit d’aller me faire foutre et puis c’est tout. Pourtant je l’ai senti s’agiter alors que je tentais de dormir, écrasé par la lourdeur de l’air. Puis j’ai sombré… mais c’est sommeil de cadavre. Quand je me suis réveillé ce matin, j’étais plus qu’en nage. Mon lit était carrément détrempé et l’odeur rance de la chambre m’a direct portée sur le cœur. Quand j’ai ouvert les volets, histoire d’avoir un peu d’air, ça n’a servi à rien. Il faudra bien qu’il pête un jour ce foutu orage, sinon on va tous crever ! Encore une douche… j’ai l’impression d’y passer ma vie. Une lessive aussi. Avec le soleil qui tape, même à 8h, autant dire que dans deux heures c’est sec ! Mes fleurs sont mortes… brûlées par le soleil. Au temps pour mes jolis hortensias. Le frigo est vide. Déjeuner d’une boite de thon à la tomate et de soda… ce n’est pas le plus diététique mais je m’en balance !
— Hey Murmur ! Faut qu’on parle pour de bon !
— Pour que je te dise quoi ?
M’entendre me répondre à moi-même ne me trouble plus autant.
— Déjà m’expliquer ce qui s’est passé hier.
Murmur rigole.
— Tu as envie de te taper le Saint Thomas et son petit cul immaculé… enfin pas encore.
Il rigole encore plus lorsqu’il sent que ça m’énerve. Je pince les lèvres pour empêcher le rire de l’autre de sortir de ma bouche. C’est assez compliqué et douloureux. Je prends sur moi. Autant passer outre.
— Je ne te parle pas de ça mais…
— Tu aimerais bien n’empêche. Ou bien tu devrais. Tu sais, y penser tout le temps, ou si fort que dès que tu le verras tu t’imagineras en train de…
— Arrête Murmur !
— C’est tellement facile avec toi ! Ton esprit est si simple…
Je fronce les sourcils pour me concentrer. Murmur est un démon et il sait très bien manipuler pour arriver à ses fins. Ici, ne pas répondre à mes questions. Détourner mon attention de l’hôpital psychiatrique.
— MURMUR !
— Crier ne sert à rien, n’oublie pas que je t’entends même si tu ne fais que penser.
— Alors réponds à mes questions !
Il soupire. Je le sens réfléchir et tourner en rond au fond de mon crâne. Pourquoi est ce que je ne peux pas l’entendre penser ?
— Parce que je suis assez malin pour avoir créer un petit coin privé à moi dans ta tête.
— J’aimerai bien que tu te casses !
— Moi aussi. Ce n’est pas par plaisir que je reste.
Je me frotte les tempes. Je ne sais pas si ce geste vient de lui ou de moi. Le fait est là : on est coincé l’un avec l’autre. Imbriqué l’un dans l’autre. Nos « âmes » soudées. Ça aurait été sympa si nous n’étions pas de deux camps différents et en guerre. Ses plans sont différents des miens.
— Qu’est ce que tu en sais ? tu ne connais pas mes plans.
Je sursaute au son de ma voix.
— Parce que tu me les révèlerais ?
— En partie, oui.
Je croise les bras, attentif à ses futurs propos. Comme le silence s’éternise je fini par bouger. Je débarrasse ma table de déjeuner et fait la vaisselle.
— Laisse tomber ! Si tu m’expliquais plutôt ce qui s’est passé hier ; que je comprenne.
— Qu’est ce que tu as vu ?
— Un ange en cloque d’un démon qui a trouvé refuge dans le corps d’une pauvre femme malade. Un démon est venu, il a tué la femme et pris le bébé.
— C’est la guerre, mon grand ! Crois-tu que les anges ne le fassent pas aussi ? Le sexe est une arme. Mais ce que tu n’as pas compris c’est que l’enfant était un pur produit entre un Ange et un Démon. La femelle n’a servi que de matrice. Si l’enfant survit, il sera plus puissant qu’un Nephilim. Chacun pousse ses pions.
— Quel sont les tiens ?
— Je n’en n’ai qu’un. C’est toi. Je te laisse réfléchir. Vas voir ton amie Vaudou. Elle a surement des choses à nous apprendre. Puis, qui s’est, elle sera peut-être d’accord pour te soulager de ta tension.
Je me renfrogne.
— Ce n’est pas que la mienne. Ton ami rouquin est bien présent, lui aussi.
— Ta gueule !

            Après avoir quitté ma maison et remonté l’avenue, je prends la bouche de métro. J’avoue que je n’ai pas fait attention à la population autour de moi, après coup, j’aurais peut-être dû. J’aurais dû prendre un membre de l’équipe avec moi, peut-être appeler Loïc ou Silas, même Maddie puis j’ai écarté cette idée. Rosy n’aime pas trop les autres Exécuteurs. Je descends vers le Freak. Je me sens nerveux. Est-ce dû à Murmur, à moi, à l’état orageux ? je ne sais pas. J’ai mes bras qui me grattent… et pas qu’un peu ! Les métros font trembler les murs des coursives de maintenance et clignoter les néons déjà à moitié explosés. Je suffoque. L’air me manque, la tête me tourne. Ma vue se brouille. Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je suis sûr que Rosy pourra m’aider. C’est seulement cette idée qui me fait avancer, car je n’ai qu’une envie c’est de me rouler par terre et pleurer. Á quelques mètres de la porte, je m’appuie contre le mur humide, à bout de souffle, les yeux fermés sous les flashs de lumière qui me vrille la tête. Murmur s’est tapi le plus loin possible dans le fond de ma tête mais là, j’avoue que c’est le dernier de mes soucis. J’entends la porte du Freak s’ouvrir et se refermée, apportant avec elle le bruit des conversations. Je vomis, ce n’est pas ce qui me permet de me sentir bien, mais je n’ai pas eu le choix. Quand j’entrouvre les yeux j’aperçois deux escarpins noirs qui brillent sous les néons.
— Ro…sy…
Même ma voix est pourrie. Elle ne fait pourtant pas un geste. Son parfum est bien là, mais me porte sur le cœur. Je sens monter un nouveau convoi de bile. Je l’entends soupirer et sa main, telle une serre de rapace, accroche mon biceps. Elle me tire vers la sortie, et non vers le Freak. Je suis tellement sonné, que je me laisse faire. Elle a une sacrée force, la dame ! Il suffit que je passe la porte vers le hall, pour que tous les symptômes se calment. Je carre mes épaules, me redresse avec le sourire, prêt à saluer ma sauveuse, quand son poing s’écrase contre mon menton, m’envoyant valser contre le mur. Elle est en fureur, je m’en aperçois à présent.
— Dégage de là, Nicholas. Tu n’es plus le bienvenu parmi nous.
J’ouvre la bouche, complètement ébahis. Si au moins je comprenais ce que j’ai fait ! Elle fait un large geste du bras et les gens qui commençaient à nous regarder et ceux qui entrent ou sortent de la bouche de métro semble s’écarter et nous ignorent. Sa magie est puissante. J’en ai la chair de poule. Plantée devant moi, les mains sur les hanches, son regard oscillant entre le volcan et la glace, Rosy me domine. Je me sens tout petit, faible, microbe. Elle pointe son index laqué de noir vers moi.
— Tu m’a trahi, Nicholas ! Comment as-tu osé ! Les portes du Freak et des Ersatz te sont interdites jusqu’à ce que tu n’aies plus ton parasite dans la tête ou qu’il soit sous contrôle. Si j’avais su qu’il s’était réveillé, je n’aurais jamais accepté ta venue. Tu as mis toute notre communauté en danger. La guerre n’a rien à faire au Freak.
Elle s’approche de moi, son visage si prêt que je pourrais l’embrasser juste en tendant mes lèvres. Son visage est figé dans un masque de colère. Elle plisse ses yeux, vrillant ses pupilles si noires au fond de mon cerveau.
— Je te vois… je te vois parfaitement ! Je ne connais pas ton nom mais je te vois. N’approche pas des miens et prends garde à ce que tu vas faire. Il n’y a pas que les exorcismes pour tuer un Démon ou un Ange. Mama RosaMuerte te surveille.
Elle se recule d’un mouvement sinueux puis me toise.
— Nicholas, quitte ces lieux. Je révoque notre amitié. Tu n’as plus accès au Freak ni aux informations.
Je secoue la tête.
— Rosy, ne fait pas ça ! Je sais, j’ai merdé mais je n’ai pas eu le choix. Les Exécuteurs ont besoin de ton et ton savoir. Tu ne peux pas nous priver de ça alors que la guerre est si proche ! Je ne sais pas ce qui se prépare, mais c’est gros… énorme… on aura besoin de toute l’aide possible !
Elle pince les lèvres, prend un instant pour réfléchir.
— Envoie-moi le gamin. Je traiterai avec lui.
Je me sens soulager. Ouais, Loïc, c’est la meilleure solution. Dans mouvement fluide, elle fait demi-tour. Je la rattrape.
— Rosy s’il te plait…
Elle se retourne. Un instant son visage de jeune femme sensuelle se brouille. Je ne sais pas ce que je vois, mais je préfère justement ne pas le voir. Je reprends.
— Rosy, parle avec le gamin. Il faut qu’il sache comment…
— Je connais mon métier, Nic. Je sais ce que je dois ou peux faire.
Sans un regard de plus, elle me quitte. L’air autour de moi semble exploser et les gens ne m’évite plus. Je quitte le métro. Il faut que j’aille a l’école, prévenir Thomas et les autres et que… MERDE mais qu’est ce qui se passe ?

Je suis dehors, à l’entrée de la bouche du métro. La foule y est dense et plutôt immobile. Les gens cris, se poussent, montrent du doigt. Les sirènes sont assourdissantes et nombreuse : Police, pompier, ambulance… et tout ce que la ville peut compter de services semblent se retrouver ici. Dans le ciel gris métal montent d’énormes fumées brunes. Le feu. Il y a le feu a quelques pâtés de maison d’ici. Je pense directement à la chapelle, à chez moi, à chez mes amis. Je me mets à courir comme un damné, repoussant les gens qui restent passifs. Á une centaine de mètres, la route est bloquée. Putain ! Je cherche frénétiquement un autre chemin. Ma jambe me lance sous ma course endiablée mais je m’en fiche. J’ai peur pour les miens. Je flippe comme un malade ! Malgré un détour de plusieurs rues, j’arrive devant l’église en un temps record. L’incendie n’est pas là. Il est plus haut. Mon cœur est sur le point de craquer. Mon souffle me brûle et je titube devant la porte grande ouverte.
— Père Gauvin ? Père Gauvain !
Le vieil homme arrive en trottinant.
— Nicholas ? Mon fils ? Qu’est ce qui se passe ?
— Tout le monde est là ? ils vont bien ?
Le vieux prêtre se frotte le menton tout en me prenant par le bras.
— C’est le matin, Nicholas, il n’y a pas grand monde le matin par ici. Veux-tu aller voir Père Thomas ? Je crois qu’il est dans l’église. Pourquoi as-tu couru comme ça ?
Je reprends doucement mon souffle, tout en suivant le prêtre. Je sens la sueur couler entre mes omoplates, et collé mon tee-shirt sur ma peau. Je boite atrocement. Est-ce Thomas que je veux aller voir ?
— Il n’y a personne des Exécuteurs ?
— Il ne me semble pas. Mais rien ne t’empêche d’aller voir à la chapelle, mon fils.
— Bonne idée. Loïc est là ?
— Il est déjà en train d’apprendre. C’est un garçon avec beaucoup de potentiel. Tu l’as bien jugé.
— Il faudra que je lui parle… enfin si ce n’est pas moi, ça sera Thomas.
Père Gauvain me fait signe d’entrée. Je lève les yeux sur l’édifice qui semble m’écrasé par sa taille. Un frisson me parcourt et je secoue la tête.
— Je ne pense pas pouvoir entrer, mon Père.
Le prêtre fronce les sourcils.
— Comment ça ?
Je lui fais un pale sourire.
— Disons que Dieu m’en veut pour le moment.
— Qu’as-tu encore fait, mon fils ?
— Une longue histoire… vous pensez que…
— Oui, je vais le chercher. Vas dans le jardin, ça sera mieux que devant la porte en plein soleil.
J’obéis. Je passe sous le cloitre. L’ombre y est propice et agréable. L’espace vert est écrasé par la chaleur. Les insectes bourdonnent alors que les fleurs sont flétries malgré l’arrosage quotidien. La statue de l’archange Michel surveille le tout au centre du jardin. Je m’éloigne de son ombre. Je soupire tandis que je m’adosse à l’une des colonnes du cloître.
— On est dans la merde… Si Rosy révèle ta présence, je n’aurais plus la confiance des autres.
— Elle ne dira rien. Ce qui se passe entre les trois plans, elle s’en fiche tant que ça n’empiète pas sur son petit monde.
— Tu ne la connais pas comme je la connais.
— Justement si. On est pareil elle et moi. Tu la ferme devant ton amoureux. On trouvera bien quelque chose à lui faire avaler.
— Je ne le sens pas du tout…
— De toute façon ça ne t’apportera rien d’avouer à Thomas que je suis là. Au contraire. Toi ce que tu veux, c’est rejouer dans la cours des grands. Tu es fait pour l’action et non pour rester en arrière. Tu sais parfaitement que quelque chose d’énorme se prépare. Tu le sens dans tes trippes. Moi, je veux aussi y participer et pour cela j’ai encore besoin de toi. Réfléchis, la seule façon de nous débarrasser l’un de l’autre c’est de récupérer un bout de la graine de vie et hop, j’aurais un nouveau corps.
— Hein ?!
— Tu crois quoi ? que j’ai envie de passer ma vie avec toi, dans ton corps qui part en lambeau ? Avant toi j’avais un corps. Il suffit que je le retrouve.
— Super ! tu retrouves un corps et ensuite ?
— Je retourne chez moi. J’ai des choses à y faire… genre me venger de celui qui m’a foutu dehors.
— Comme si j’allais te croire ! Je sais que…
— Tais-toi, quelqu’un vient.
En effet, Thomas remonte l’allée ombragée. Il me sourit lorsqu’il arrive à ma hauteur.
— Bonjour Nicholas, j’ai été surpris lorsque Frère Gauvain m’a prévenu de ta présence. Tout va bien ?
Je lui souris, heureux malgré moi de voir qu’il va bien.
— Il y a un très gros incendie.
Je lui montre le ciel avec le panache de fumée qui y monte en colonne verticale.
— J’ai eu peur que ça soit ici.
— Tu t’es inquiété ?
Je me renfrogne.
— Ouais, peut-être bien.
Maintenant qu’il est devant moi, j’ai un peu honte de mon emballement. Son sourire se fait plus large et un brin moqueur.
— Tu aurais pu tout simplement appeler.
Le rouge me monte aux joues. La soudaine réalisation de ma bêtise m’hallucine par sa stupidité. Pourquoi n’ai-je pas pensé à téléphoner ?
— Quel con ! mais quel con !
Thomas éclate de rire.
— Au moins cela montre ta sincérité quant à ton angoisse pour nous. C’est tellement…
— Je t’en prie, Thomas, ne le dit pas !
— Adorable…
Je soupire. J’ai honte, putain. Je le regarde rire, totalement désabusé par ma propre connerie. Qu’il est beau ! C’est toujours ça de pris. Dire qu’à côté je ne ressemble pas à grand-chose avec mon teeshirt trempé et la sueur qui me colle le visage. Puis je dois puer comme un putois. Cette foutue chaleur va nous tuer ! Il se calme enfin.
— Je t’invite à boire un verre d’eau ? il fait tellement chaud !
Je le suis vers les cuisines communes au rez-de-chaussée de l’édifice.

            Nous buvons en silence dans la salle climatisée et pratiquement vide. Je ne sais pas comment lancer la discussion, ni quelle parole dire. C’est désagréable. Le silence s’éternise. C’est lui qui trouve le courage de rompre le silence.
— Alors Nicholas, Si tu es venu en courant ici en ayant cru l’incendie chez nous c’est que tu étais aller voir la Sorcière. Qu’a-t-elle dit ?
— Justement, oui. Je suis allé la voir et elle n’a pas apprécié notre petite sauterie à l’hôpital, hier. Je pense qu’il serait plus judicieux que ça soit Loïc qui y aille.
— Mais c’est un novice ! Il ne connaît pas encore ce monde. Puis Rosy ne parle qu’à toi, tu me l’as bien fait comprendre hier.
Et merde…
— Il faut que mon jeune soit rapidement prêt. C’est justement son innocence qui fait son atout. Rosy l’a à la bonne en plus et il ne pourra qu’apprendre avec elle.
— Je ne suis pas sûr…
— Écoute Thomas, c’est une bonne solution. Il a du potentiel, selon Gauvain, il veut faire ses preuves. C’est l’occasion.
— Ça ne fait que quelques jours qu’il est avec nous.
— C’est la guerre. Combien de recrues sont en formation ?
— Une dizaine.
— Il faudra bien qu’elles aillent sur le terrain. Tu sais quand les autres viendront ? Il faut que je parle aux BB’s.
— Non, mais il serait peut-être plus simple d’aller les voir chez elles. La journée d’hier nous a tous secoué et tant qu’il n’y a pas d’alerte, autant prendre le temps imparti pour se ressourcer ou se détendre.
Je me lève avec un sourire.
— Tu parles l’or, Thommy. Je viendrais faire un point avec toi plus tard dans la journée.
Il sourit en coin.
— N’oublie pas d’appeler avant.
— Espèce de sale petit…
— Ne dit pas de grossièretés en présence d’un prêtre !
Je secoue la tête, amusé par les taquineries de l’ecclésiastique. Il me fait un petit signe d’au revoir. Une fois dans la rue, je sens Murmur très content. Je fronce les sourcils. Notre conversation n’est pas terminée. Au lieu d’aller chez les frangines, je rentre chez moi. Autant éviter que les gens me voient parler dans le vide. Je m’arrête à l’épicerie du coin de la rue pour acheter le minimum vital puis rentre chez moi. J’ouvre une bière bien fraiche et m’affale dans mon canapé défoncé.
— Qu’est ce que c’est que ce délire sur la fleur de vie et ton bordel ?
— C’est une graine, pour le moment.
— Ça n’est pas la question.
— Alors quelle est la question ?
— Rah mais tu m’agaces ! si tu es si perspicace et que tu connais mes pensées, tu devrais répondre, merde !
— C’est quoi qui te révulse le plus ? Que je veuille récupérer la graine, ce qui signifie que je tuerais probablement son porteur ? Ou que je l’utiliserais pour me créer un corps grâce à un bout de moi qui traîne quelques pars ? Ou bien encore que tu saches que j’arriverais d’une manière ou d’une autre à mes fins et que cela signifiera que tu m’auras aidé ?
Je soupire tout en buvant ma bière, ouais, acrobatique mais j’y arrive.
— Je ne sais pas… un mélange de tout ça, je crois.
Murmur me fait hausse les épaules.
— Mange quelque chose de solide. Tu as dégobillé ton déjeuner il y a une heure ! Je n’ai pas envie que tu sois saoule.
Je grogne mais m’oblige à manger un bol de céréale et un fruit. C’est suffisant. Manger chaud par cette chaleur est impossible.
— Ça fait plus d’une semaine que le temps est pourri comme ça, ce n’est pas possible !
Je me sens sourire sous l’action de Murmur. Je ne comprends pas sa réaction. Il a l’air… heureux. Non… reconnaissant. Pour lui la chaleur est quelque chose de béni… enfin, façon de parler avec un Démon. Il reprend la parole.
— Allons faire un petit somme. Il est bientôt midi, il fait trop chaud pour sortir et tes copines doivent s’occuper de leur marmot.
En effet, je baille. Je ne me suis pas sentit aussi fatigué depuis longtemps. Il faut dire qu’avec les nuits trop courtes, les douleurs et autres…Je me traine à l’étage. Mes pieds si lourds que j’ai du mal à monter les marches. Je ne sais plus si j’ai pris le temps d’enlever mes chaussures avant de m’effondrer sur mon lit et m’endormir comme une masse. Un sommeil sans rêve, aussi profond qu’un coma. Enfin c’est ce que je crois.